Kakushin Nishihara, le biwa expérimentant

Je l’ai découvert par hasard, à la fois parce que je cherchais du Biwa et que j’avais l’œil attiré par la magnifique plastique de l’image. Le biwa et la musique japonaise sont ils visuels ? Tout au Japon l’est. Le visuel empreint toute l’émotion à fleur de peau, à portée de main, des doigts et de la voix, du corps et de l’esprit. Ce n’est pas une mise en scène ni une mince allusion, pas un esthétisme vain mais l’art qui nous visite. La musique l’est forcément. La voie d’accès privilégiée à ce qui est mystérieux par essence et s’infiltre comme la pluie de Kafu.

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Que la musique respecte les codes et se tienne immobile, respectueuse d’une cérémonie et se tenant à distance. Elle ne peut qu’amoindrir son cours à tenter de se faire valoir, sa force contenue, le retrait, et le musicien devient musique. L’art de Kakushin Nishihara procède de cette attitude et laisse venir comme en peinture la finesse, le son et la voix qui la véhiculent. La beauté est perceptible et se voit. Qu’au contraire le musicien soit investi de sa folie et la porte au devant de la scène et elle est martelée, élancée comme un train à la poursuite d’un temps incohérent sans fin, qu’elle cherche à devancer. Qu’elle soit musique lance dans le mystère.

La musicienne procède des deux. Elle rêve près de son instrument et le tient ferme, prête à tous les voyages, même les plus fous, ancrée dans le présent, divination aux accents de l’antiquité sur la crête du futur. L’être sent palpiter l’existence et en fait sa méditation au fil de l’anticipation.

Traditional BIWA The stringed instrument which has the origin in ancient Persia as well as lute etc. Through the Silk Road, the musical instrument which became PIPA in China was introduced into Japan around the 7th or 8th century, and became a biwa. It was a court musical instrument in the beginning.After that, a blind priest began to play Biwa and tell that the past samurai battle. Therefore, the biwa became a samurai's musical instrument gradually. In the contemporary, In 1967, Tsuruta sensei first played on the piece November Steps, composed by Takemitsu Toru. This was the first time traditional Japanese musical instruments were combined with western orchestra. Through November Steps, Tsuruta Kinshi exposed the world outside of Japan to the deep beauty of the biwa.Elle parait à première vue porter toute la modernité insensée du Tokyo moderne, égérie post-moderne et underground, interprète traditionnelle soumise aux dérapements (contrôlés doublant l’improvisation) tokyoïte attentive aux objets de l’hyperconsommation, jeunesse urbaine indistincte, elle va puiser dans le mouvement fou des mégapoles et des grandes catastrophes universelles, l’essence même, à la fois de la fuite en avant  et de l’assurance d’une tradition aussi maitrisée que sauvage.

L’instrument continue de fasciner car il porte un conflit qui ne cesse d’être au cœur de ce pays pris dans les déchirements et dont l’âme porte les marques. Le chant millénaire s’accoude au lâcher prise d’une modernité, qu’il faut assumer mais dont il faut guérir. On se souvient des névroses de Soseki, est ce la raison de cette fascination et de ce choix ?

Non une simple détermination à chanter la beauté, ça aurait pu être le piano. Pas non plus une fascination pour la seule expérimentation, guitare électrique ou musique par ordinateur, mais les deux à la fois, voila ce qu’offre la pratique contemporaine du biwa. C’est qu’elle puise au fond des tourments et tente d’apporter par la discipline de l’art, un équilibre, à chaque instant à conquérir, comme le monde nous y invite. Côtoie et se fait le complice de cet emballement contemporain et lentement ramène  un son certain, dans la gorge et sous les doigts, de la soie et de ce bois profond.

Aujourd’hui le Japon est toujours soumis à ces turbulences. La nostalgie saine est ramenée au présent et à l’indubitabilité de la perte, alors tenter ce grand écart pour sauvegarder l’équilibre, désespérance de cette jeunesse ultramoderne de Tokyo, fuite en avant et héritière, summum peut être de l’art du Biwa parce que dans la contemporanéité retrouvée.  Le chant pousse, retient et guérit. Couplé à une contrebasse expérimentale le chant est décontenancé, déconcerté, Fukushima, les tsunamis et la ville dragon, les y autorisent.

Sur soundcloud avec Gaspar Claus

Le site de Kakushin Nishihara
disque avec Claus, Gaspar – Jo Ha Kyu
Avec Keiji Haino
Avec Gaspar Claus sur Jo Ha Kyu
Sur “Volcanic records”
sur le blog de Yamane Akiko

satsuma biwa

Biwa traditionnel :
L’imaginer entre les mains de quelque musicien de Perse, puis la route de la soie le fait passer en Chine où il devient  “Pipa” . De là, il parvient au japon aux alentours du 7ème ou 8ème siècle, c’est le “Biwa”. D’abord instrument de cour, ‘il devint peu à peu l’instrument des samouraïs rythmant les aventures et les épopées. Il garde les traces de son héritage.
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Le Satsuma biwa (薩摩琵琶) , luth  à quatre cordes (la – mi – la – si) et quatre frettes est peu à peu il fut utilisé par les musiciens aveugles ambulants (biwa hoshi 琵琶法師). Son plectre, à la manière d’un éventail, peut aussi servir d’arme.

Contrairement à son ancêtre chinois le pipa, qui a considérablement évolué, jusqu’à devenir un instrument à la musique raffinée, convenant bien à la musique de cour et des  lettrés, le Biwa a peu changé au fil des siècles. Sa rugosité aux cordes frappées évoque bien le monde des samouraïs et son dénuement sans frivolité, implacable aux accents de long voyage, aux échos de la mélancolie des contrées japonaises. Le Bouddhisme et sa sagesse de renonciation, de longue maturation d’une existence qui tend finalement vers un seul but, réconciliant les événements violents et vains de l’existence empreint le chant que l’instrument accompagne.

Junko Ueda

– (c) Junko Ueda

De fait, les maitres de chant Bouddhique Shomyo enseignent ces techniques. Des guerriers samouraï aux moines aveugles chargés de les chanter, l’itinéraire de cette musique est parlant : les vicissitudes et les faits de guerre habitent ces chants mais c’est à ceux dont la mission est de réconcilier dans la paix, qu’il revient de les chanter. Le Bouddhisme et toute l’ambiguïté du Japon semble bien être là, dans cet écart entre les soubresauts des catastrophes et la nécessité de les racheter par une soumission à la beauté et à un détachement plein d’idéal. Maitre de guerre et maitre de thé comme dans le récit de Y Inoué sont les deux faces de ce pays pris entre les extrêmes et aspirant à l’unité, sans demi mesures.

chu_5Le chant rythmé par les cordes, frappées par un plectre dont on dit qu’il servait aussi d’arme, puise aux bouleversements et aux irruptions de l’âme humaine mais ne trouve sa justification que dans le rachat et la réconciliation. Ce grand mystère est confié aux arts, dans ce cas la musique dont les vibrations touchent l’âme et éclaire les ténèbres sans les nier. On y entend le silence et les chocs des actions de la vie terrestre. Comment ce situer dans cette plainte qui dure ?

On y entend les épopées, comme celles du Heike, narrées, ponctuées dans le silence, lentement soutenues, chantées autrefois par les guerriers puis par les moines errants de la confrérie des aveugles Tōdōza. On y entend les échos du 12 siècle, de cet affrontement des clans opposant Taira et Genji dans une guerre où les Taira furent annihilés, du grand tremblement de terre de 1185, de cette époque de bouleversement où tout concourait à répandre le sentiment que les esprits des tairas morts ravageaient le pays. Les chants de la geste de Heike devaient racheter cette paix et apaiser les esprits et c’est ce que les moines mendiants chantaient. Ces chants reviennent de loin, ils sont les héritiers de cette tumultueuse histoire japonaise, de cette sagesse prise entre cruauté et détachement, magnifique tentative d’équilibre, de réconciliation des forces. Les entend on encore ?  Il y a une grande souffrance dans ces chants profonds qui est perceptible et qu’il faut apaiser.

Junko Ueda

– (c) Junko Ueda

 Ces chants, issus de la pensée et des techniques de chant bouddhique shomyo, comme une liturgie historique, sont empreints d’un engouement poignant, âpre comme le destin mais semblent rechercher cette paix qui vient après que l’acceptation et le repos aient pu s’installer. Elles sonnent, elles narrent, elles frappent, versets épiques sans fin. La voix et le timbre vont de village en villages s’inscrivant dans le cœur sombre et profond du pays. Sans autre échappée. Ce bois, par exemple, dont le corps de l’instrument est fait et que l’on ne trouve que dans une seule montagne du japon, n’est ce pas une note forte frappée à l’esprit du pays, une allusion à la densité du cœur japonais et de ses accents intranquilles, pourtant sans pathos ?

Akemi Naito

– (c) Akemi Naito

Au Japon, la modernité semble souvent plonger dans une matière ancienne et ramener avec elle l’essence du pays. Ainsi quelque chose de mystérieux sans arrêt infuse. En 1967, le maître Tsuruta joua pour la première fois du Biwa avec un orchestre occidental pour l’exécution de la pièce de Toru Takemitsu : November steps. Il fit découvrir au monde entier la beauté profonde du Biwa.

Junko Ueda

– (c) Junko Ueda

Junko Ueda, élève du maitre Kinshi Tsuruta ( style Tsuruta de Satsuma-Biwa-) et du maitre de chant Bouddhiste shomyo,  Kôshin Ebihara de l’école Tendai, est une spécialiste des oeuvres pour Biwa de Toru Takemitsu et tente de répandre l’esprit antique ainsi que du bouddhisme à l’émotion contemporaine.

La tradition épique du “Heike Monogatari”, reflète parfaitement , je crois l’esprit de notre monde moderne et ses événements tragiques d’une émotion humaine universelle et les idées bouddhiste de causalité et d’impermanence . Jez tente avec passion d’interpréter cette musique traditionnelle devant un auditoire contemporain en ramenant l’espace et le temps pour partager un sens de l’essence de l’humanité. Tenter ainsi de plonger les sonorités anciennes dans notre époque moderne

Pour continuer :

Notation pour le Biwa
Histoire du Biwa
site de Junko Ueda
BSX caravan ueda en duo
Introduction à la musique japonaise
Musiques traditionnelles du japon

Sur le Shomyo

Shomyo
L’enseignement du chant shomyo par Benoit Jacquot
Sound of Shomyo

Chigusa Soun (1873-1944)

S’il n’avait peint que cette encre, Chigusa Soun aurait pu s’assoir content, son coup de pinceau lui a gagné l’éternité. J’ai le même sentiment qu’avec les études à la gouache de Constable. Une peinture qui soudainement apporte tout. D’emblée la plénitude du paysage dans la brume ou sous la pluie, la densité et la légèreté de la lumière et les odeurs que l’eau ravive, la terre enfin vivante quand elle est mouillée que montent les nuées et que l’encre et le lavis du papier se mettent à parler de la peinture à venir sans rien tenter de décrire, la sureté seulement du pinceau et sans que rien ne l’ai laissé présager. L’artiste japonais occupé à dessiner des fleurs, à faire de son mieux en suivant les enseignements stricts et attaché à la tâche, ne l’a pas vu venir, comme d’autre avant lui, il s’est oublié et d’un seul coup à laissé entrer l’encre et le papier. Des siècles de travail et la fulgurance de la compréhension intime du monde. Un zeste de zen au moment où le travail s’interrompt.

Chigusa Soun

Chigusa Soun, encre et couleur sur soie

Il faut oublier cette impression de fulgurance géniale. Soun n’est pas n’importe qui. C’est élève de Takeushi Seiho, l’un des maître les plus importants du Nihon ga, littéralement peinture japonaise, cherchant à unifier dans cette fin de l’ère Meiji, l’essence de la peinture japonaise avec le développement de la modernité occidentale, recherchant la peinture japonaise par excellence.

Mais Chigusa Soun fut animé par une volonté radicale de changement dans la vision japonaise de la peinture, en cela il diffère de beaucoup. L’on est frappé en découvrant ces œuvres de la matière brute, où le monde est dépeint sans le moindre recours à une sorte d’esprit de sympathie, il n’y a pas de recul ou d’estrangéité entre le monde et moi, est il de même essence, dépouillé de l’esthétisme et comme regardant sans complaisance le  monde par des yeux qui ne transigent pas, marquent la perception dans la peinture ou l’encre. Sans raccourcis. C’est cela que nous apercevons dans ces peintures, peu de peintres au Japon ont pratiqué la peinture à l’huile de façon frontale, comme si cela était primordial de puiser dans la réalité sans fard les épuisements et les ressources d’un monde dans sa matérialité énergisante.

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C’est cela, sans doute, qui nous rend cette encre si proche, ce détail qui pourrait être l’œuvre elle même, synthèse de l’art de l’encre, sa finesse, brutalité et densité d’une matière à même d’écrire l’essence de notre présence au monde, qu’un jour de brume dans les montagnes, nous percevons dans cette vapeur de l’eau qui monte avec nos corps et la vision estompée du paysage tout autours, habité et essentiel que l’oeil peut enfin tout embrasser. De plein pied dans l’humidité chargée du papier.

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Chigusa Soun, dans sa quête de vérité et de renouvellement, fut aussi un progressiste attiré par le petit peuple et la promesse de d’une beauté cachée dans les recoins sans masque de l’humanité. Que se soit dans les traits fatigués d’une femme au travail, plus belle peut être que la beauté masquée, peinture de paysage sans verticalité ou un bosquet est choisi pour la beauté non particulière et comme anodine et qui pourtant résume sans bruit l’inénarrable que le monde a de vrai.
Chigusa Soun a choisi d’encrer son regard, déterminant une autre route peut être inhabituelle pour le Japon. sans chemin par le regard, l’encre ici parvient à la parfaite synthèse en restant muet sur les beautés idylliques et rejoignant les fastes de la calligraphie, l’on aperçoit les  vitalités du Sho.

Chigusa Soun au musée de Tokyo
Chigusa Soun