Cartographie ou carte au trésor

[Gu Gan4] Entre l’élocution verbale et la formulation graphique l’écriture sous-tend une plasticité

La calligraphie n’est qu’un aspect de la reformulation graphique de l’univers, non visible, non sensible, non du sens mais de tout cela à la fois. La progression entre les premières nécessités graphiques, creusées ou gravés sur os ou pierre et l’utilisation savante de cet alphabet monde, servant tout autant de medium que d’encyclopédie et carte du sens. Mais à force d’avoir le nez collé sur la pierre à encrer et le papier, tout à l’attention de l’esprit oriental, Chine et Japon prirent une conscience tardive de l’air apporté par la fenêtre ouverte et la rencontre, le décalage, la déflagration nécessaire à ce qui est sous-jacent dans les gestes.

(c) Gu Gan
(c) Gu Gan

 Aujourd’hui il semble évident que le sens file sur le mot et l’image, l’un apportant à l’autre ce qui lui manque, développant le sens, pensée mais aussi divination, ce que l’écriture écrit sans le formuler explicitement mais le sous-entendant. Peintre ou scribe, au delà de la fascination pour l’idéogramme, de la force concentrée et expressive de l’image, celui qui a la charge de tracer les caractère, de retransmettre dans une écriture collective ce qui traverse son bras, des doigts jusqu’aux poils du pinceau, l’énergie qui transite et dont il est le dépositaire. Au delà du caractère et de la suite de mots sans fin qu’une simple feuille peut rendre et porter, que contient la succession infinie, foisonnante et répétée de l’écriture, ombre portée sans distance de la suite des expériences et sans qu’un recul salutaire, cela est la poésie, des devenirs humains. Un livre est refermé, l’attention portée à l’écriture, comme des traces de mouche, chaque trace plus importante que la précédente, les pages d’un agenda on pourrait en faire la carte, le dessin nous en soufflait l’idée, est-ce pour cela que les deux étaient accolés, si proche dans la conception et compris d’un seul tenant.

Mais le mots n’a de sens que dans un paysage, ramené à l’écriture et hors de la description nous avons une cartographie de mot, un ensemble cohérent de masse et de déterminisme, strates et collages, couches de sens et d’expérience, surfaces où l’on détruit la membrane si l’on gratte. Les tailles réciproques transmise dans un rendu graphique qui respecte chacun et rend compte des éloignements, Klee dans ces dessins l’avait envisagé, sens peut être mais consigné, en des mots et des formes, couleurs et traits implicites.Tout est mis en relation en tenant compte des coordinations, subjugations et détermination. Les mots sont ramenés dans un dessin complexe qui est schéma ou texte, ou le sens ouvre une deuxième lecture , une troisième, jusqu’à faire oublier toute lecture et se propulser dans un mouvement d’osselet. Comprendre est arrêter, le peintre clairement a voulu que la vue prolonge le mouvement indéfiniment sans qu’il n’y ait d’arrêt ni de compréhension. Toute la modernité est là , accepter que le mouvement aille sans sens bousculer les portes et rouler, se générant elle même au fur de ses sauts.

(c) Gu Gan,  treasure door

(c) Gu Gan, treasure door

La peinture et particulièrement la chinoise s’ancre dans ce corpus. Même dans un seul caractère il y a des correspondance qui assurent la cohérence, est ce l’art du lettré, la soumission à une autorité et une conscience que l’ensemble est plus grand que soi, tout est affaire de perspective intérieure, il ne semble pas y avoir de ligne de fuite. C’est Shanghai aujourd’hui.  La peinture ne cherche pas à faire oublier les soutènements du dessin ni  les éléments qui le constituent tels que traits, tracé, lavis, tache, annotations etc. Contrairement à l’européenne qui gomme les tentatives à la recherche d’un final majestueux, l’art de l’encre est immédiat, et se livrant  immédiatement prend en compte le temps, l’incorpore et  se construit dans cette pratique de l'”en cours”, de l’inachèvement” jusqu’à rendre compte de la possibilité de cette carte-dessin, la” carte au trésor”, le court récit de Mo Yan est ce dialogue où il est impossible de démêler le picaresque du compte-rendu social qui est  rapport et correspondance filmique, dialogue de strates où aucun des mots ne rendent l’inachèvement d’un tracé qui garde la marque de son devenir dans le présent.

écriture du vivant

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(c) Gu Gan

[Gu Gan 3] C’est souvent dans ce croisement fructueux, dans cette germination que la nouveauté et le changement naissent. Au delà du concept et du canevas inconscient, ce qui reste de la calligraphie semble se diluer dans le plus vaste écrit, moins dense qu le caractère Roi,   tenir à la fois de l’écriture qui de nos jour a colonisé tous les aspect de notre vision, s’emparant de l’image, du calcul et de tout ce qui est forme d’expression. Elle à perdu cette royauté du caractère qui était proche du geste et mettait l’accent sur l’expression. Aujourd’hui tout se mêle et s’entrecroise pour former un rapport au réel complexe ou la chose écrite est diluée mais se retrouve dans tous les secteurs de ce que nous apercevons, sommes l’objet, côtoyons dans ce monde fortement diversifié, rendue au divers et qui ne témoignent plus d’un geste qui l’éclaire mais est éclairée de toute part, tout vient écrire ce que nous pensons dans des temps différents. Nus rejouons ce grand terrains d’interactions et de causalités dont nous sommes un éléments. Comme un jeu, comme une nécessité de se repérer dans ce qui est devenu un immense schéma dynamique et dont nous devons comprendre l’écriture qui s’inscrit par, dans nos corps, mentalement aussi*.

Sur le sceau un dessin, pictogramme ou graffiti, raccourci fait de rapidité où l’on ne fige plus le réel qui va trop vite et risque d’être dépassé, l’enveloppe de l’homme ne “signe” plus mais laisse une trace qui manque de distance, de sens abstrait tel que le caractère millénaire avait fini par le faire, mais le sceau seul serait bien pauvre, il faut y adjoindre cette masse d’encre diluée qui serait l’héritage de la calligraphie mais qui a perdu son sens dur de signification pour gagner cette densité moléculaire de la matière, elle même mouvante et dynamique et son manque de précision indique cela même, le papier et l’élément eau gage de la vitesse et progression physique de l’instantané capté par le réel qui parvient à se figer. Les éléments sont mis en concurrence, juxtaposé, les temps et la taille , les couleurs et les rapports de force que cela induit, les couches multiples de ces éléments même constituent comme une cartographie, écriture elle aussi du réel, plus ou moins chargée en matière, plus ou moins foncé, plu moins diluées selon leur degré d’effleurement au réel. L’écriture plus traditionnel, ce corpus de lettres ou de caractères faisant phrase, se liant dans un rythme illisible mais suggérant le texte avec les description, références et causalité, pattes de mouche du réel, traces de pas de l’homme qui nous en fait part, comme des embarcations, des moyens de transport, des embrasures des pas. Maintenant, le geste du calligraphe est partout, il attaque de chaque coté, attentif à transcrire cette documentation, se livrant au mimiques cellulaires d’un réel abstrait ou biologique, maniant l’eau jusqu’à la transparence, dessinant le sceau, laissant les taches de couleur rythmer le dessin entier, recréant le caractère dans la structure même de l’ensemble et puis n’est il pas surtout là ou il établit un mouvement en pointillé , héritier du “dripping” et témoignant d’un monde en mouvement, inarretable dont il se fait non plus le scribe mais le démiurge.

gugan_085_m_cropC’est souvent lorsque, pris de court nous sommes confronté à la vitesse du traumatisme, de l’étranger et du génie que nous réalisons ce qui est sous-jacent à notre expression personnelle, un terreau commun dont les lignes de force nous dépassent.  Ne dirait t’on pas, nous qui sommes les enfants de ce siècle où la science nous rend sensible à cette dimension, aux lunettes de notre monde émergeant, la calligraphie chinoise avec tous ces apports universels peut nous apparaitre comme une carte, vision de l’infiniment petit à travers les lentilles d’un microscope ou bien signe d’une écriture biologiquement ou universellement recevable.

Cartographie et construction du livres se retrouve dans l’élaboration de l’image. Mots et livres, accostent dans les replis de l’expérience et de la quête de sens. Dans ce collectif embarqué, le paysage, l’écriture centre de l’individuel, le fourmillement et l’individuation est il une carte, est il un livre, un journal de bord, une gazette ou un manuscrit qui se déroule lâchant sous la main, les mains aussi nombreuses que celle d’aujourd’hui, branchées à leur terminaux numériques? S’agit il d’en faire l’histoire ou de collecter, de repérer sous l’amoncellement des graffitis comme un itinéraire ou une direction. La cartographie rend t’elle compte de la redistribution d’un monde devenu étranger et que l’on doive arpenter, mesurer, la vie humaine dans la reconnaissance du papier. Y a t’il de cela dans cette peinture, comme dans celle mythique de Zao avant le grand virage, ces personnages et bâtons rompus écris dans ces immenses énergies abstraites, débarrassées, à la manière d’immense calligraphie de corps, du rappel trop pressant à une lecture linéaire, précise et documentée de l’histoire. Un immense effort esthétique comme pour fondre l’accidentel dans un dépassement de la beauté.

China girl among other things

suite photographique chinoise (c) auteur inconnu

L’histoire ne se déroule pas forcément en Chine et si la manière est datée , aux environ de 2000 , un petit effort  ferait facilement remonter vers l’époque du jazz à Shanghai et celle plus lointaine des grandes migrations vers  San Francisco, Sydney, Taipei , elle raconte toujours la même histoire celle d’un départ et d’une tentative de rester non de diluer son ascendance dans le nouveau lieu mais s’y faire, prolonger l’existence à partir de ce nouveau comptoir, sans rire et sans prendre racine, seulement pour un temps, il n’est pas possible de raconter une histoire sans ses variations

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Aller retour Chine-Occident

chu_3Calligraphie, la présence du je dans le monde 

De l’un des cœurs de l’occident et de la Chine où il n’est plus lui parviennent des échos du monde.  Cœur de la peinture, déplacement et transformation. Chu Teh Chun en exil à Paris commence par apprendre  la peinture occidentale avant de lâcher les chiens dans une course folle, la Chine lâchée dans une course à l’Occident. Cependant, il est davantage l’esprit chinois dans un monde étranger avec lequel il va réaliser une transformation. Ce n’est pas à une synthèse mais à une quête des moyens et du sens de la peinture moderne à laquelle il essaye la Chine. Ou tout au moins un aspect de la poésie chinoise.

(c) Chu Teh Chun

(c) Chu Teh Chun

L’exil n’est pas un exil mais un trajet nécessaire Partir ou rester, dans un cas comme dans l’autre il faut au peintre partir, s’éloigner d’un lieu qui serait fixe, l’un, celui de l’exil, l’autre celui de l’impossible patrie qui n’existe plus que dans l’enfance. Les deux se sont mis en mouvement et les cellules se combinent, le départ et le retour éloignant de façon inverse ou  rapprochant de ce qui est une concordance. Rester est une illusion et le présent exige de rattraper l’autre, l’ailleurs en soi, augmenter l’ici.  Dans les deux cas un manque est ressenti et les peintres sont à l’écoute en eux même des voix de stabilité et de changement, du fixe, du mouvant et du manquant, l’élément incontournable et de la diversité pour faire coïncider ce qu’ils ressentent du bouleversement avec une expression dont les règles ont changé. L’un et l’autre savent que la vérité leur impose la traversée.

Il est intéressant de voir chez l’exilé et chez celui qui est resté les lignes de force puissantes qui continuent à fonder leur œuvre et   sont la civilisation chinoise elle même pendant que le temps les traverse et les transforme. Qu’est ce que la Chine ne sera pas parvenu à oublier, qu’est ce que l’occident ne sera pas parvenu à gommer, les fondements même de ce qui anime le cœur du nouveau dynamisme.

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On y voit en particulier l’importance primordiale de l’écriture dans le façon dont le peintre envisage l’expression et le geste, la ligne créative. L’écriture demeure première, en fait , tout simplement elle demeure : Sous les grands gestes de Chu, on sent palpiter l’idéogramme et l’énergie écrite. écrire est donc central à l’expression, à la structure de la surface créée. Le vide lui même est fait surface plastique mais demeure le vide.  Héritage d’une civilisation millénaire qui fait de l’écrit le rapport fondamental à l’homme et à la nature, à la culture pendant que le Japon lui, est capable de replonger dans sa fascination pour l’expérience de la nature, sans truchement, crument, dans un rapport direct dont l’écriture se pare mais qui n’est pas première, qui est transformée par elle.

92CHu se place d’emblée dans une gestuelle calligraphique alors même qu’aucun idéogramme n’est réellement écrit mais il semble faire appel à cette connaissance étrange qui veut que non seulement le geste-trait crée le caractère (on songe aux arts de la gestuelle) mais aussi parvient en intégrant le vide à créer son propre espace, celui du tableau. Cela est particulièrement évident dans les lavis à l’encre mais que l’on retrouve dans les peintures. Des masses à l’encre sont comme un fond posé où surgies du vide (médian) pendant que des tracés viennent instituer un mouvement, croissance, mort ou retrait, acte et devenir. Surgissement du vivant dans la focale de la vie, présent passé avenir, l’équivalent tout au moins car la conception du temps est différence de celle d’ici. Je pense à une symphonie, à une œuvre monumentale dont la structure attendue serait toujours un peu la même, comme exprimant une stabilité, nous ne sommes pas aisément surpris, mais plutôt comblé, touché, rappelé à quelque chose d’immuable. Je pense à un paysage sous-jacent à l’histoire  un lieu de la parole à partir du quel, en fond va se jouer ce qui se trame et est en devenir, sous nos yeux, de quoi la calligraphie ou la gestuelle se charge. Le paysage est concret chargée de densité et est véhiculé en même temps que se trace le caractère, se vivent les vies, se pense le tableau. Paysage de l’Histoire aussi, ce lieu ou va se passer les milles événements des générations. Ce lieu en-soi,  horizontal et sur l’ombre du double de la péripétie est comme la reconnaissance d’un schéma. De la même façon ce pourrait être transporté dans un des infiniment grand ou petit, une vue musicale d’un ballet abstrait celui des sphères qui serait l’infiniment grand et celui plus reconnaissable de l’infiniment petit. Le terreau est alors paysage, l’Ether est alors paysage, le bouillon de culture est alors paysage. Je me transporte sans difficulté et avec délectation dans cette alchimie de la transformation , sorte de génération spontanée du microscope. Car s’il est un art de de la biologie, de la  biochimie ou de la génétique ce serait celui là où le mouvement est perceptible alors même que le regard suit le tableau.

Le tout-monde nécessite une transformation, non intégrale, elle peut épargner le lieu ou le transport. Il est est peut être le changement même et cette métamorphose, quand deux empires se rencontrent ils en devienne un seul quifini d’être double pour opérer des lignes de fracture en soi, et ne finissant jamais car alors son royaume est le mouvement.  Le sens même et la direction qu’ils donnent au travail, la perspective est différente.  Dans la formation de l’image et du sens  le pinceau cherche à convoyer un rapport  de synergie au monde.

(c) Chu Teh Chun

(c) Chu Teh Chun

Pulpe du noir

(c) Gu Gan

(c) Gu Gan

[Gu Gan 2] La calligraphie comme la trace de la main est t’elle l’écriture ?  le jet de l’encre sur la feuille imprime le caractère, force du parfum unique, quasiment un gout du monde parvenu par la main et qui est ferme, tout comme l’esprit maitrise, un fruit volontairement porteur de ce que la culture a de plus fin. Il livre l’essence, cette distillation du sens dans l’expérience et poussé aux confins où plus rien n’a de l’enveloppe, où le réel dense semble une clarté de ce que l’on entend par le caractère. Le caractère est dessin. Il y a le visuel délibérément associé au noir qui comme le rappelle De Staël est toutes les couleurs en même temps, mais aussi la pulpe, les dépassant toutes dans l’abstraction. On ne va pas voir du coté des parfums du monde, ils sont dans la mémoire pendant que la mémoire s’attache à conserver, plutôt à distiller ce que chaque sens a de plus haut, suffisamment abstrait pour les qualifier tous. La musique particulière s’astreint à ne pas tomber dans la sensiblerie mais maintient une fermeté dure et une distance.

Idéogramme, libéré de sa nécessité alphabétique retrouve le potentiel et n’est plus endigué par rien. Dès lors il est embarcation et plonge dans la masse, il voit le paysage, n’est qu’à une encablure de l’itinéraire, l’homme n’est plus qu’à un point de l’histoire des infiniment grands et petits.
Dire cette essence retrouver les possibilités de l’art et de la peinture. Les limites des jambages  sont franchies en peintre, en poète, en philosophe en marcheur du monde. La calligraphie est une œuvre offerte aussi à l’inconscient de la matière empreinte des voies floutées pour enrichir le sens.

(c) GU Gan  a happy time

(c) GU Gan a happy time

 Le calligraphe est un lettré, à la fois héritier d’une culture complexe longtemps apprise et pratiquée, intériorisée dans son essence et maturée jusqu’à la faire sienne, sa propre création injectée dans le collectif de toutes les voix.

Gu Gan, l’écriture et l’histoire

Carton de double expo GU GAN et Pu Lieping

Carton de double expo GU GAN et Pu Lieping

Gu Gan est depuis 1985 un pionnier du renouveau de la calligraphie chinoise et de son évolution vers l’art contemporain, forme qui se plait plus à montrer les dessous de la calligraphie que l’expression, reine du pinceau et bras armé de la cosmogonie tout en ayant fortement conscience des enjeux sous-jacent à l’écriture. Ce seront vastes et fougueux coups de pinceau et lignes fines combinées à des images iconiques telles que fleurs, oiseaux, arbres, poissons ou figure du Bouddha. Lignes et tracé au fond profond de l’écriture et la faisant entrer comme par des commentaires dans l’illustration. Moins une gestuelle qu’un tableau calligraphique qui se montre. En 1985 lors de l’exposition de calligraphie moderne qu’il organise au Musée national d’art de Pékin, Gu Gan fonde l’école de calligraphie moderniste  et tente de revivifier la calligraphie traditionnelle en lui donnant un second souffle. Il va gagner une audience internationale et s’il fait rentrer l’art venu de Chine dans la modernité il l’ancre puissamment dans le fait culturel chinois.

(c) Gu Gan

(c) Gu Gan

Né en 1942 à Changsha, dans le Hunan en Chine, Gu Gan commença par étudier la peinture traditionnelle chinoise  à l’académie centrale d’Art de Pékin. Il fut rattrapé par le siècle et l’histoire chinoise qui de 1966 à 1976 en pleine révolution culturelle  l’obligea à aller travailler comme ouvrier dans une imprimerie avant de, en  1975, rejoindre les éditions du peuple. Mais pendant le même temps Gu découvrit avec passion les œuvres d’artistes occidentaux comme Kandinski, Klee ainsi que Joan Miró, dont l’influence est manifeste dans son œuvre future. On peut dire finalement que cette période malheureuse où il ne put réellement exercer son art, lui fut cependant bénéfique en lui permettant de découvrir une peinture insoupçonnée qui lui ferait révolutionner les conceptions anciennes chinoises. Passer de la vision traditionnelle à une fusion avec le travail abstrait et graphique des peintre occidentaux, lesquels se sont pour beaucoup révélés au contact des civilisations orientales ou africaines, leur faisant dépasser leurs évidences.

(c) Gu Gan

(c) Gu Gan

L’art du récit et le siècle
(c) Gu Gan

(c) Gu Gan

Peintre de l’abstraction et de l’imaginaire, ils furent aussi ceux du récit et l’on pense à Paul Klee, retrouvant des moyens antiques pour conter de nouveau les vieux mythes ou les grandes épopées. Gu Gan n’a t’il pas fait de même et tenté, en plus de renouveler le vocabulaire plastique, d’établir un art moderne du discours et du conte, modernité nécessaire pour rendre compte des grands bouleversements et de cette grande marée de l’histoire de la Chine moderne. L’on pense à cet art du conteur que possède l’écrivain Mo Yan lui aussi embarqué sur la vague de fond de la société chinoise.  Grande Histoire intemporelle, culture fondamentale et bouleversements sociaux sont liés sous le fard  de l’écriture spectacle, l’écriture art où plus qu’il n’y parait est raconté.

Sur le tableau, des symboles et des formes peintes sont combinés à des caractères chinois et deviennent les éléments d’un art contemporain. Ce faisant il cherche comme beaucoup de peintres chinois du vingtième siècle à rester fidèle à la tradition céleste tout en trouvant un raccourci vers l’époque contemporaine. car raconter l’histoire nécessite de trouver un langage ou de créer des ponts entre différents aspect qui nous y fasse passer. L’écriture et la calligraphie, les leçons de la peinture et des éléments de l’art ancien (les sceaux, les pictogrammes, la vision monumentale)  sont utilisées comme base de ce nouveau médium qui a à coeur de raconter. Cet art ne sera pas uniquement fusionnel, il va les faire se côtoyer, les mélanger,  les faire apparaitre dans une lumière nouvelles et ils apparaitront comme neufs et surprenant comme c’est le cas pour la couleur qui n’étaient jamais mêlée à l’encre. L’idéogramme mais aussi une écriture qui mêle caractères et dessins archaïques, langage figuratif et graphitique qui seront presque comme tatouées sur l’espace de l’écriture.

Mais comme la calligraphie des lettrés, son art est à la recherche d’une paix, sorte de méditation où il fait rentrer les éléments du monde au filtre d’une certaine sagesse qui exige le dépassement. Une forme élevée d’Art pur ou l’écriture est tout en ellipse et en silence, ou ce qui est dit est pesé, appuyé, parfois total dans son poids, parfois multiple et encyclopédique quand il pense au monde et à ce qui s’y passe. Quitte à passer pour superficiel quand c’est avec la grande culture qu’il faut lire cet art de références.

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Ceci ne sont que conjectures mais je me plais à les imaginer. Chu Teh Chun en montre la voie, prenant dans un même tenant écriture calligraphique et peinture, associant gestuelle et sens du paysage pendant que Gu parvient à se défaire du geste et du temps.  Et si l’on songe aux œuvres du début de Zao Wou Ki, où de multiples personnages et paysage sont comme dessinés à la manière de paul Klee, pictographes ou graphitiques semblables à des tags qui racontent un paysage avant de se fondre dans l’abstraction. N’y a t’il pas là un début de parenté entre le parcours du peintre exilé volontaire à Paris et désirant se repenser dans le creuset de l’Europe et celui qui, bien longtemps après reprendra les mêmes chemins pour peut être rendre compte des tumultes de l’histoire ou tout au moins de l’aventure des quotidiens individuels, des foules  et d’un possible JE.

Pour aller plus loin :

wiki
2014_GuGanexposition à Valence
Hongkong galleries
Alisan fine art
Ars poetica
sur artnet
Sur la série réalisée pour les JO _ asama
Modern chinese calligraphy
Oeuvres à découvrir

Le peintre Kimura Chuta

le peintre kimura près de son figuier

le peintre kimura près de son figuier

Note sur le dessin et sur le sentiment d’avoir la tête dans les étoiles. Un raccourci tel qu’il n’y a pas de plu court chemin entre soi et le monde. une proximité faite de foison et de saturation empêche qu’il y ait comme un recul ou une représentation, seul les signes ou les bords extérieurs de ce qui est reconnu et marque, une sorte de borne de reconnaissance permet au dessin de s’extraire de ce qui serait trop abstrait et et sans l’effusion de la réalité débordante cependant. Le peintre s’il  recule de quelque pas a cependant conscience qu’il est échevelé dans un dessin qui l’imprègne tout entier. On reconnait la furie physique de l’acte de peintre cependant il ne s’en saisi pas mais est saisi.

Le peintre qui revendique son appartenance au jardin (celui de Clos Saint-Pierre, modeste maison dans un vaste jardin sauvage, à la Roquette-sur-Siagne (Alpes-Maritimes) est cosmique presque végétal. il suit les lignes de la lumière et touche des bords de la matière.

K sous le figuier (c) cat Hotel des arts

K sous le figuier (c) cat Hotel des arts

le peintre planté dans son corps et axé par le regard est projeté sur l’immensité cosmologique du figuier, monde en soi , où il cherche à voir, qu’il cherche à dépasser, le peintre est là complètement immergé dans l’univers,dans un absolu de lumière. C’est cette image du peintre qui me le résume et ces peintures en sont comme le prolongement poétique, ce que lui a vu.

(c) Kimura Chuta

(c) Kimura Chuta

Il est né en 1917 à Takamatsu dans le sud du Japon et dès 1930 étudie l’art où il se montre plus intéressé par l’art occidental, en particulier français que japonais. Une brève interruption de sa vie l’envoie faire la guerre en Chine. Au retours, c’est dans le midi de la France qu’il trouvera les voies de sa peinture.

(c) Kimura, dessin

(c) Kimura, dessin

Et l’on voit que japonais soumis à l’universalité et la désirant, il s’ancre dans un particulier délimité par le carré d’un jardin, celui d’une petite maison dans les Alpes maritimes. Plongé entre les deux infinis et acquiesçant à la sensation, il a délibérément borné le réel qui le retient à ce carré. Ce n’est pas l’univers entier mais c’est suffisant peut être. Ne faut il pas plus que ce petit bout pour explorer, suffisant pour concevoir la saturation, la conscience dans la lumière d’être matérialité, de ne pouvoir faire plus pour établir des connections entre les choses qui autour de lui ne se lassent pas de l’étonner. Et la couleur, et le dessin naissent de la fureur.
De même que ses fascinations pour Bonnard, enracinement dans une peinture encline à la bienveillance et à l’impressionniste art du bonheur, tragique par son appartenance à un siècle (de Staël lui aussi amoureux de la méditerranée) mais aussi par toutes les ressources de l’abstraction qui sont un aveu que le monde, même contenu et limité, déborde. Son art intranquille lui fait peindre des paysages, lieu où l’on sent toute l’intimité d’une vie domestique, la calme fréquentation quotidienne et une distance minime, l’affect prend toute la place et tout tourne autour de soi dans le tendre suivi des jours, à la façon d’un journal tous les jours repris, celui d’un peintre ascétique qui a trouvé une hutte orientale où il peut se livrer à une expérience, moments résumés en une toile, en un plan d’un instant stable accumulant la somme. Conjectures, derrière les murs, il n’y a que l’étonnement.

(c) Kimura

(c) Kimura

J’imagine le siècle qui le fait naître à des millions de kilomètre d’ici, l’a projeté dans une guerre incompréhensible où l’idée même de sa vie et de la bienfaisance est exclue, est-ce pour cela qu’il est furieux, est-ce parce que l’homme est avant tout un combattant et qu’il ne peut aborder qu’en s’escrimant, lui même si calme et aspirant, mammifère devant se démener dans la survie là où les plantes se contentent de croitre et d’être, mais n’envahissent elles pas tout l’espace jusqu’à saturer, il faut faire vite pour en rendre compte, les expériences se télescopent, le jardin est incontenable comme l’est le figuier . Un japonais ayant choisi de peindre en France, ce pourrait être n’importe où, ne parle pas la langue mais c’est ici où a peint Bonnard mais lui a la grâce et le jeu du chat, du tigre, de l’orient, du sud foisonnant du Japon. Il en a l’énergie. J’ai dit que l’espace était saturé, j’ai dit que le peintre tient à ce que le pot, la fleur, le tronc et la tasse de café soit bien dans le champs brouillé de son objectif, c’est que tout prend sa place dans la feuille comme dans l’existence qui n’est rien moins qu’abstraite, la peinture étant là pour la démêler ou et-ce le contraire, je crois qu’elle en est inséparable .

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kimuraPour suivre :
Petite biographie galerie Deman et galerie Camera obscura
Sur Paris art et réalités nouvelles
wiki

Artnet

quelques articles
Kimura ou l’innocence retrouvée
Un article d’Arthur Danto

Une monographie publiée par l’hotel des arts de Toulon ainsi qu’un livre difficile à trouver publié chez Lienart en 2009

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Sadaharu Horio

Celui qui réaliserait qu’il ne comprend peut être rien se mettrait dans la position de quelqu’un qui comprendrait quelque chose. Pour moi  espoir est lié à ce non comprendre  ou ce comprendre rien. Il ne s’agit pas de comprendre quelque chose mais plutot de toujours rencontrer quelque chose de nouveau.

Sadaharu Horio

sadaharu horio

MICHIKO INAMI / 井波未知子 sans rien chercher

MICHIKO INAMI / 井波未知子

(c) Michiko Inami - flying boomerang

(c) Michiko Inami – flying boomerang

Une des qualités primordiale que l’on demande au dessin est la liberté. Mais il est rare de tomber sur des dessins qui véhiculent cette sensation. Alors quel ravissement de tomber sur un dessin réellement libre. Les dessins de Michiko Inami m’ont profondément intrigué.

Yuji Akimoto, (Directeur du musée de l’université des arts de Tokyo et de celui d’art contemporain du 21eme siècle de Kanazawa)

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Que le dessin apparaisse comme surgi du premier jour.  Cet art de la légèreté qui semble elliptique est en soi esquisse et éloigné de toute finitude, je suis fasciné par cette possibilité qui semble dessiner comme une porte. L’expression est pourtant complète sans qu’il soit besoin de rien d’autre. Par rapport à l’encre, le dessin ne semble rien figer et s’inscrit dans le temps, un temps infiniment complexe qui n’a pas peur des plongées, des retours au passé et des sauts dans l’avenir mais qui sait aussi distendre le moment présent. Une tout autre approche loin de la fulgurance et plus proche des profondeurs. Rechercher toujours ce quelque chose hors de toute connaissance, car que peut on comprendre, ou ne pas comprendre, la liberté serait d’être perpétuellement en état de découvrir. Pousser du pied quelque chose de toujours nouveau, pousser encore plus loin.

Il y a quelque chose de japonais dans cette entière attention aux sensations, sensible au toucher comme à la beauté esthétique qui s’élève, sorte d’appel et d’exigence au présent, le processus nécessite que le peintre s’immerge totalement et remonte à la surface, gommant comme un sculpteur retranche, presque nu et cru, jusqu’à ce que l’espace et les formes qui transcriront au plus près ce qu’elle a ressenti, apparaissent sur le papier nimbé du processus qui lui procure son espace et sa densité. . La où l’exactitude de la réalité, la fidélité au ressenti n’a que faire des faux-semblant, de l’apparente ressemblance. Au contraire les formes qui apparaissent, comme peut-être celles de la calligraphie apprise depuis l’enfance, remontent sans passer par d’autres filtres. La ressemblance, l’attention au détail sont des qualités toutes japonaises mais l’attention à quelque chose de plus intime et qui dépend du sentiment  permet d’exprimer la sensation et l’être sans passer par ce truchement. Alors comment remonte cette vérité digérée, comment se manifeste t’elle si elle ne se contente pas de l’apparence.

(c) Michiko Inami, canvas, comme une écriture

(c) Michiko Inami, canvas, comme une écriture

De façon crue (crude : cru, grossier, mal fini, brut, rustre fruste) Je peins délibérément de façon grossière, je ne veux pas peindre bien, je dessine avec une brutalité délibérée, réellement crue (de façon à ce qu’on la croie elle ne fait pas semblant, c’est vraiment ce qu’elle cherche , elle y met toute son énergie) . Même quand je n’y arrive pas, je me dis “je n’ai rien à perdre” Michiko Inami

(c) Michiko Inami , Osaka colours

(c) Michiko Inami , Osaka colours

Et pourtant il y a de la finesse, une absolue finesse et une attention à la délicatesse des choses et de la nature dans le monde. Mais pour le dire il faut balayer le quotidien et cette organisation proprette pour que tout remonte à la surface, lentement. Il n’y faut pas nécessairement un ouragan mais un plan où rien n’est fini, cru, en gestation et brutalement naturel pour ne céder à aucune facilité et être vrai. Même les formes sont élémentaires, rappelle les molécules et les assemblages de vivants primaires, les protozoaires ? Il faut le dire aussi simplement que cela, le corps qui flotte entre deux eaux et  remonte à la surface ne questionne pas il se contente de remonter et d’apparaître et le dessin n’est concerné que par cela. Une sorte de Wu Wei la création n’est préoccupée que d’elle même et se suffit d’apparaître, toute l’énergie concentrée sur l’acte du crayon et de la gomme qui finissent par créer un espace et inventent.  Mais Michiko fait face à la grande difficulté que suppose tant de simplicité apparente. Il y faut de l’effort. Se débarrasser de tout ce qui parasite la pensée et le crayon cherche , la gomme retire, enlève à force de mort crée un espace comme la création pourrie et laisse la place à de nouvelles plantes, déchets et brindilles séchées, fertilise.
Le catalogue est à ce sujet très révélateur et évoque la démarche si particulière de Michiko inami. Une réflexion sur la compréhension, sur le laisser faire et  l’obstination de l’ effacement assujetti à ce qui surgit, dessinant gommant cette chose qu’elle a en vue, qui est peut être la liberté même, non pas dessiner librement mais être la liberté même, une prairie infinie parcourue non pas d’un chemin mais des herbes et de l’air, pris dans l’espace où les formes apparaissent nappées de ce sens, un mystère, comme si elles avaient voyagé longtemps et s’apprêtant à disparaitre. Ce que nous avons devant les yeux n’est pas une représentation mais une vision indirecte qui cherche  à remonter des profondeur du vécu et de la sensation, du ressenti.

(c) Michiko Inami , Ki life energy

(c) Michiko Inami , Ki life energy

Or j’avoue que j’ai aimé me promener au bord des lacs et des rivières, la tête dans un arbre. Il y a à se laisser captiver quelque chose de l’apesanteur que l’on retrouve dans ces dessins. Il faut ne pas chercher à voir les formes ou les coups de crayons se détacher mais plutôt à laisser s’instiller cette perspective faite comme dans les atomes, de vide, de matière opaque, d’éloignement et de distance, de raccourcis entre les choses, de bord à bord, rive à rive, l’air dans les feuillages. La distance et la surprise dans le vol d’un oiseau. Je me rappelle cette sensation intime d’être dans la nature, au milieu des choses qui branches, épines de pins, ride de l’eau et herbes rugueuses, douceur du regard qui doucement longent la couleur s’humectant à peine et s’empreignant de la matière traversée, de son absence ou de la synchronicité qu’il y a à vivre en même temps que tout ce qui est vivant. Les différents règnes d’un seul tenant. Je trouve qu’il y a de cela dans l’expérience de se dessin, rien d’ultime mais une attention soutenue.

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Pour suivre :

 
Le site de Michiko Inami
l’exposition :
See the Catalog kamiya-art.com