traces des fourmis dans la fourmilière

[Gu Gan 5] Le monde est écrit ou plutôt s’écrit comme les traces des fourmis dans la fourmilière. Il m’est extrêmement difficile de comprendre ce qui se joue dans cet ensemble complexe qui est le texte, l’empire, le collectif. De la même façon, qu’est ce que cette carte, que sont ces vides et qu’y inscrit t’on, jusqu’à quand va t’on inscrire ces faits et gestes, ses noms dans la cellule et le décompte des jours, ces annotation dans les recoins au fur et à mesure que progresse le voyage, que meurent les équipages et que passent les tempêtes. La carte. Qu’est ce que cela implique ? Si le monde est un livre ou cette feuille qui se déroule et se couvre de caractères, surgissant des uns des autres, des conjonctions et de la succession des signes, de la ressemblance et de l’équivalence, de la différence et la contradiction, d’un espace libre ou du grain  du papier, papier artisanal proche du végétal ou papier journal. La papier et le tracé des encres reprend toutes les formes et puis il y a un moment où surgissant du vide et de l’indistinction une pensée gestuelle établit son propre vide et organise l’espace autour d’elle jusqu’à devenir expression de la créature vivante. Le sens obéit à cet ensemble de subordination, à la règle du propos qui domine le papier, la cacophonie, la tolérance à toutes voix égale se tait au moins pour un temps.

gu-gan-yade-dew

Cartographie ou carte au trésor

[Gu Gan4] Entre l’élocution verbale et la formulation graphique l’écriture sous-tend une plasticité

La calligraphie n’est qu’un aspect de la reformulation graphique de l’univers, non visible, non sensible, non du sens mais de tout cela à la fois. La progression entre les premières nécessités graphiques, creusées ou gravés sur os ou pierre et l’utilisation savante de cet alphabet monde, servant tout autant de medium que d’encyclopédie et carte du sens. Mais à force d’avoir le nez collé sur la pierre à encrer et le papier, tout à l’attention de l’esprit oriental, Chine et Japon prirent une conscience tardive de l’air apporté par la fenêtre ouverte et la rencontre, le décalage, la déflagration nécessaire à ce qui est sous-jacent dans les gestes.

(c) Gu Gan
(c) Gu Gan

 Aujourd’hui il semble évident que le sens file sur le mot et l’image, l’un apportant à l’autre ce qui lui manque, développant le sens, pensée mais aussi divination, ce que l’écriture écrit sans le formuler explicitement mais le sous-entendant. Peintre ou scribe, au delà de la fascination pour l’idéogramme, de la force concentrée et expressive de l’image, celui qui a la charge de tracer les caractère, de retransmettre dans une écriture collective ce qui traverse son bras, des doigts jusqu’aux poils du pinceau, l’énergie qui transite et dont il est le dépositaire. Au delà du caractère et de la suite de mots sans fin qu’une simple feuille peut rendre et porter, que contient la succession infinie, foisonnante et répétée de l’écriture, ombre portée sans distance de la suite des expériences et sans qu’un recul salutaire, cela est la poésie, des devenirs humains. Un livre est refermé, l’attention portée à l’écriture, comme des traces de mouche, chaque trace plus importante que la précédente, les pages d’un agenda on pourrait en faire la carte, le dessin nous en soufflait l’idée, est-ce pour cela que les deux étaient accolés, si proche dans la conception et compris d’un seul tenant.

Mais le mots n’a de sens que dans un paysage, ramené à l’écriture et hors de la description nous avons une cartographie de mot, un ensemble cohérent de masse et de déterminisme, strates et collages, couches de sens et d’expérience, surfaces où l’on détruit la membrane si l’on gratte. Les tailles réciproques transmise dans un rendu graphique qui respecte chacun et rend compte des éloignements, Klee dans ces dessins l’avait envisagé, sens peut être mais consigné, en des mots et des formes, couleurs et traits implicites.Tout est mis en relation en tenant compte des coordinations, subjugations et détermination. Les mots sont ramenés dans un dessin complexe qui est schéma ou texte, ou le sens ouvre une deuxième lecture , une troisième, jusqu’à faire oublier toute lecture et se propulser dans un mouvement d’osselet. Comprendre est arrêter, le peintre clairement a voulu que la vue prolonge le mouvement indéfiniment sans qu’il n’y ait d’arrêt ni de compréhension. Toute la modernité est là , accepter que le mouvement aille sans sens bousculer les portes et rouler, se générant elle même au fur de ses sauts.

(c) Gu Gan,  treasure door

(c) Gu Gan, treasure door

La peinture et particulièrement la chinoise s’ancre dans ce corpus. Même dans un seul caractère il y a des correspondance qui assurent la cohérence, est ce l’art du lettré, la soumission à une autorité et une conscience que l’ensemble est plus grand que soi, tout est affaire de perspective intérieure, il ne semble pas y avoir de ligne de fuite. C’est Shanghai aujourd’hui.  La peinture ne cherche pas à faire oublier les soutènements du dessin ni  les éléments qui le constituent tels que traits, tracé, lavis, tache, annotations etc. Contrairement à l’européenne qui gomme les tentatives à la recherche d’un final majestueux, l’art de l’encre est immédiat, et se livrant  immédiatement prend en compte le temps, l’incorpore et  se construit dans cette pratique de l'”en cours”, de l’inachèvement” jusqu’à rendre compte de la possibilité de cette carte-dessin, la” carte au trésor”, le court récit de Mo Yan est ce dialogue où il est impossible de démêler le picaresque du compte-rendu social qui est  rapport et correspondance filmique, dialogue de strates où aucun des mots ne rendent l’inachèvement d’un tracé qui garde la marque de son devenir dans le présent.