Des pages pour le peintre aux doigts d’encre

“J’ai toujours voulu pouvoir me promener dans une image comme dans la vraie vie, les couleurs, le bruit, et les allusions aux lieux, au passé, à l’histoire, à la littérature. La mémoire n’est pas seulement visuelle, elle se souvient aussi des sons et des odeurs, du gout des choses et des sensations, des gestes et du toucher, de la texture de ce qui a été manipulé, palpé, caressé, que ce soit sable, chair ou papier … Comment dire tout cela d’un seul trait d’encre”.

” Car ne pas savoir les dessiner, c’était les laisser mourir une deuxième fois, alors que moi je voulais les faire revivre par la fluidité de l’encre “

Hokusai au doigts d’encre, Bruno Smolarz, Arléa 2011

#lectures , ici tenter de laisser mes lectures faire des signes, pas de critiques ni de recension, je n’aime pas ça, mais quelques signes et plus, si la plume se met à courir. arton839

Je n’aime pas tellement les voix étrangères lorsqu’elles parle d’un sujet où elles doivent traverser une frontière incertaine, là Hokusai ou le Japon d’Edo, il y a souvent un coté apprêté, étudié et laborieux, sauf si l’écrivain est un amoureux, qu’il se déplace réellement pour rencontrer l’objet de son amour. Wenceslau de Moraes, les lézardes et les calligraphies des “portraits de Tokyo” de Michael Ferrier, la voix de Donald Richie font exception et parfois les étrangers parviennent à capter quelque chose de ce qui les fascine. Même si je préfère écouter les voix et les saisir au vol, le livre sur Hokusai est un beau voyage.

Dans un style simple et direct, comme quelqu’un qui sortirai dans la rue et se mêlerai à la vie qui coure, l’auteur ouvre la bouche à la voix d’Hokusai qui, jeune garçon, entame une course contre la montre et peint jusqu’à la mort, joyeux de découvrir ce qui lui rend la vie si chère et qui s’en empare. Il y parle du dessin, de la vie qu’il veut capter, de son envie d’être vrai et de ne pas se satisfaire de peu, sa détestation de la copie et puis il faut relever le défi.

fébrile et intense nous sommes dans les ateliers d’Edo de cette époque (1760 et au delà) près de la Sumida et dans les quartiers à l’est du fleuve et c’est là que nous commençons à suivre le peintre.

Hokusai, le mont Fuji  aux cerisers

Hokusai, le mont Fuji aux cerisers

Ce qui rend ce livre si fort, ce sont ces réflexions sur le dessin et la peinture. La peinture et le dessin ne laissent pas Hokusai tranquille et ses réflexions   ont le timbre de ce qu’il devait chercher lorsqu’il levait le pinceau, ou le rabaissait, pris dans ces pensées face au décalage entre l’art et la vie, à son exigence de vie, non de ressemblance, et son désir, et que cela jaillit.

Il y a comme un écho dans l’art du Japon, de ce présent et de ce qui n’est pas peint mais est le sujet. Ne pas peindre les formes mais l’essence de ce qui est, ce qui ne se voit pas. La sensibilité japonaise lorsqu’elle est inventive ne se contente pas d’appliquer des recettes à l’art oubliant de le rendre vif. Il faut peindre la vie. Utamaro, puis Hokusai, les grands du Japon n’auront cessé de se démarquer pour rendre les dessins plus vivants, un portrait comme s’il bougeait, un poisson comme s’il nous glissait dans les mains.  Faire en sorte que le dessin d’un dragon se réveille un jour dragon.

On est pris par la vie trépidante du grand peintre, qui a le temps de devenir grand, pour qui la vérité et la liberté est toujours plus importante que la gloire. Une multitude de personnages et les échoppes, les tournants de l’existence, il n’y a pas d temps à perdre, c’est cela Edo.   on y entend des musiques, des paroles fortes, des parfums et des gouts pendant que la vie artistique et intellectuelle se fait toujours sentir et est partie intégrante de la vie de la ville. C’est une des grandes réussites de ce livre, derrière ce style simple et direct qui ne cède pas à l’érudition mais nous entraine à sa suite, nous sommes dans le présent du peintre.

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Hokusai, tigre dans la neige

Un article du monde (René de Ceccatty)
Une présentation de l’écrivain géographe pour le prix de la fondation Jan Michalski, pour lécriture et la littérature

sur France culture

Le peintre Kimura Chuta

le peintre kimura près de son figuier

le peintre kimura près de son figuier

Note sur le dessin et sur le sentiment d’avoir la tête dans les étoiles. Un raccourci tel qu’il n’y a pas de plu court chemin entre soi et le monde. une proximité faite de foison et de saturation empêche qu’il y ait comme un recul ou une représentation, seul les signes ou les bords extérieurs de ce qui est reconnu et marque, une sorte de borne de reconnaissance permet au dessin de s’extraire de ce qui serait trop abstrait et et sans l’effusion de la réalité débordante cependant. Le peintre s’il  recule de quelque pas a cependant conscience qu’il est échevelé dans un dessin qui l’imprègne tout entier. On reconnait la furie physique de l’acte de peintre cependant il ne s’en saisi pas mais est saisi.

Le peintre qui revendique son appartenance au jardin (celui de Clos Saint-Pierre, modeste maison dans un vaste jardin sauvage, à la Roquette-sur-Siagne (Alpes-Maritimes) est cosmique presque végétal. il suit les lignes de la lumière et touche des bords de la matière.

K sous le figuier (c) cat Hotel des arts

K sous le figuier (c) cat Hotel des arts

le peintre planté dans son corps et axé par le regard est projeté sur l’immensité cosmologique du figuier, monde en soi , où il cherche à voir, qu’il cherche à dépasser, le peintre est là complètement immergé dans l’univers,dans un absolu de lumière. C’est cette image du peintre qui me le résume et ces peintures en sont comme le prolongement poétique, ce que lui a vu.

(c) Kimura Chuta

(c) Kimura Chuta

Il est né en 1917 à Takamatsu dans le sud du Japon et dès 1930 étudie l’art où il se montre plus intéressé par l’art occidental, en particulier français que japonais. Une brève interruption de sa vie l’envoie faire la guerre en Chine. Au retours, c’est dans le midi de la France qu’il trouvera les voies de sa peinture.

(c) Kimura, dessin

(c) Kimura, dessin

Et l’on voit que japonais soumis à l’universalité et la désirant, il s’ancre dans un particulier délimité par le carré d’un jardin, celui d’une petite maison dans les Alpes maritimes. Plongé entre les deux infinis et acquiesçant à la sensation, il a délibérément borné le réel qui le retient à ce carré. Ce n’est pas l’univers entier mais c’est suffisant peut être. Ne faut il pas plus que ce petit bout pour explorer, suffisant pour concevoir la saturation, la conscience dans la lumière d’être matérialité, de ne pouvoir faire plus pour établir des connections entre les choses qui autour de lui ne se lassent pas de l’étonner. Et la couleur, et le dessin naissent de la fureur.
De même que ses fascinations pour Bonnard, enracinement dans une peinture encline à la bienveillance et à l’impressionniste art du bonheur, tragique par son appartenance à un siècle (de Staël lui aussi amoureux de la méditerranée) mais aussi par toutes les ressources de l’abstraction qui sont un aveu que le monde, même contenu et limité, déborde. Son art intranquille lui fait peindre des paysages, lieu où l’on sent toute l’intimité d’une vie domestique, la calme fréquentation quotidienne et une distance minime, l’affect prend toute la place et tout tourne autour de soi dans le tendre suivi des jours, à la façon d’un journal tous les jours repris, celui d’un peintre ascétique qui a trouvé une hutte orientale où il peut se livrer à une expérience, moments résumés en une toile, en un plan d’un instant stable accumulant la somme. Conjectures, derrière les murs, il n’y a que l’étonnement.

(c) Kimura

(c) Kimura

J’imagine le siècle qui le fait naître à des millions de kilomètre d’ici, l’a projeté dans une guerre incompréhensible où l’idée même de sa vie et de la bienfaisance est exclue, est-ce pour cela qu’il est furieux, est-ce parce que l’homme est avant tout un combattant et qu’il ne peut aborder qu’en s’escrimant, lui même si calme et aspirant, mammifère devant se démener dans la survie là où les plantes se contentent de croitre et d’être, mais n’envahissent elles pas tout l’espace jusqu’à saturer, il faut faire vite pour en rendre compte, les expériences se télescopent, le jardin est incontenable comme l’est le figuier . Un japonais ayant choisi de peindre en France, ce pourrait être n’importe où, ne parle pas la langue mais c’est ici où a peint Bonnard mais lui a la grâce et le jeu du chat, du tigre, de l’orient, du sud foisonnant du Japon. Il en a l’énergie. J’ai dit que l’espace était saturé, j’ai dit que le peintre tient à ce que le pot, la fleur, le tronc et la tasse de café soit bien dans le champs brouillé de son objectif, c’est que tout prend sa place dans la feuille comme dans l’existence qui n’est rien moins qu’abstraite, la peinture étant là pour la démêler ou et-ce le contraire, je crois qu’elle en est inséparable .

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kimuraPour suivre :
Petite biographie galerie Deman et galerie Camera obscura
Sur Paris art et réalités nouvelles
wiki

Artnet

quelques articles
Kimura ou l’innocence retrouvée
Un article d’Arthur Danto

Une monographie publiée par l’hotel des arts de Toulon ainsi qu’un livre difficile à trouver publié chez Lienart en 2009

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Fukuda Kodojin (1865-1944) Landscape

Le vieux taoïste, comme on l’appelle affectueusement,  Fukuda Kodojin, car il s’agit d’affection, de bienveillance et d’un épanchement amoureux envers tout ce que l’homme peut toucher, les autres, les choses c’est ce que veut dire l’acte de peindre, d’utiliser le pinceau, parfois le bambou et le déroulement incessant de la douceur du papier que l’on imprègne et qui raconte, se livre.

Fukuda se penche comme vers un nouveau né. On dit de lui qu’il est comme un grand-père, un excentrique, un amateur, il se situe en dehors de tout parti pris. il est ce que le cœur humain apporte à la civilisation et c’est pour cela qu’il se tient à coté, l’anglais dit “en outsider, en excentrique, loin du centre, confiant au pinceau l’intime hors de toute gravité et sans que cela n’ait d’importance. Taoïsme semble être la voie juste et sans affectation.

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Que dit le poème ? Parle t’il de vent, de labeur de batelier, de celui qui le regarde passer, du saule ou de l’herbe du chemin ? Parle t’il de l’ocre des montagne et de la tache des feuillages, d’une émotion ou d’un recours apaisé à ce qui reste finalement, dont il pourra rire enfin.

Il y a comme une douceur, un air de brise et l’automne est là sans gravité. Il n’y a pas de complication et le navire quotidien va dans le même sens que les montagnes qu’il ne contrarie pas. Tout passe, tout coule, un large plan, des couleurs douces et passées, le regard passe. Que dire de la vie de l’homme va comme une poussée, le bateau chargé de ballot file, les saules ne pleurent pas mais se joignent à la rivière et au vent.

Qui a dit que le Japon est de sophistication, c’est oublier le relâchement et l’idéal non de pauvreté, mais de simplicité. J’aurai voulu qu’il m’invite à prendre un thé et nous aurions lâché la tension accumulé par le respect des cadres et nous en aurions ri. Ou bien bu un saké.

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Il s’agit encore d’une surprise de la galerie Bachmann Eckenstein où l’on peut lire un petit article qui accompagne l’oeuvre et conseille le très bon livre de Stephen Adiss.

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Biwa traditionnel :
L’imaginer entre les mains de quelque musicien de Perse, puis la route de la soie le fait passer en Chine où il devient  “Pipa” . De là, il parvient au japon aux alentours du 7ème ou 8ème siècle, c’est le “Biwa”. D’abord instrument de cour, ‘il devint peu à peu l’instrument des samouraïs rythmant les aventures et les épopées. Il garde les traces de son héritage.
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Le Satsuma biwa (薩摩琵琶) , luth  à quatre cordes (la – mi – la – si) et quatre frettes est peu à peu il fut utilisé par les musiciens aveugles ambulants (biwa hoshi 琵琶法師). Son plectre, à la manière d’un éventail, peut aussi servir d’arme.

Contrairement à son ancêtre chinois le pipa, qui a considérablement évolué, jusqu’à devenir un instrument à la musique raffinée, convenant bien à la musique de cour et des  lettrés, le Biwa a peu changé au fil des siècles. Sa rugosité aux cordes frappées évoque bien le monde des samouraïs et son dénuement sans frivolité, implacable aux accents de long voyage, aux échos de la mélancolie des contrées japonaises. Le Bouddhisme et sa sagesse de renonciation, de longue maturation d’une existence qui tend finalement vers un seul but, réconciliant les événements violents et vains de l’existence empreint le chant que l’instrument accompagne.

Junko Ueda

– (c) Junko Ueda

De fait, les maitres de chant Bouddhique Shomyo enseignent ces techniques. Des guerriers samouraï aux moines aveugles chargés de les chanter, l’itinéraire de cette musique est parlant : les vicissitudes et les faits de guerre habitent ces chants mais c’est à ceux dont la mission est de réconcilier dans la paix, qu’il revient de les chanter. Le Bouddhisme et toute l’ambiguïté du Japon semble bien être là, dans cet écart entre les soubresauts des catastrophes et la nécessité de les racheter par une soumission à la beauté et à un détachement plein d’idéal. Maitre de guerre et maitre de thé comme dans le récit de Y Inoué sont les deux faces de ce pays pris entre les extrêmes et aspirant à l’unité, sans demi mesures.

chu_5Le chant rythmé par les cordes, frappées par un plectre dont on dit qu’il servait aussi d’arme, puise aux bouleversements et aux irruptions de l’âme humaine mais ne trouve sa justification que dans le rachat et la réconciliation. Ce grand mystère est confié aux arts, dans ce cas la musique dont les vibrations touchent l’âme et éclaire les ténèbres sans les nier. On y entend le silence et les chocs des actions de la vie terrestre. Comment ce situer dans cette plainte qui dure ?

On y entend les épopées, comme celles du Heike, narrées, ponctuées dans le silence, lentement soutenues, chantées autrefois par les guerriers puis par les moines errants de la confrérie des aveugles Tōdōza. On y entend les échos du 12 siècle, de cet affrontement des clans opposant Taira et Genji dans une guerre où les Taira furent annihilés, du grand tremblement de terre de 1185, de cette époque de bouleversement où tout concourait à répandre le sentiment que les esprits des tairas morts ravageaient le pays. Les chants de la geste de Heike devaient racheter cette paix et apaiser les esprits et c’est ce que les moines mendiants chantaient. Ces chants reviennent de loin, ils sont les héritiers de cette tumultueuse histoire japonaise, de cette sagesse prise entre cruauté et détachement, magnifique tentative d’équilibre, de réconciliation des forces. Les entend on encore ?  Il y a une grande souffrance dans ces chants profonds qui est perceptible et qu’il faut apaiser.

Junko Ueda

– (c) Junko Ueda

 Ces chants, issus de la pensée et des techniques de chant bouddhique shomyo, comme une liturgie historique, sont empreints d’un engouement poignant, âpre comme le destin mais semblent rechercher cette paix qui vient après que l’acceptation et le repos aient pu s’installer. Elles sonnent, elles narrent, elles frappent, versets épiques sans fin. La voix et le timbre vont de village en villages s’inscrivant dans le cœur sombre et profond du pays. Sans autre échappée. Ce bois, par exemple, dont le corps de l’instrument est fait et que l’on ne trouve que dans une seule montagne du japon, n’est ce pas une note forte frappée à l’esprit du pays, une allusion à la densité du cœur japonais et de ses accents intranquilles, pourtant sans pathos ?

Akemi Naito

– (c) Akemi Naito

Au Japon, la modernité semble souvent plonger dans une matière ancienne et ramener avec elle l’essence du pays. Ainsi quelque chose de mystérieux sans arrêt infuse. En 1967, le maître Tsuruta joua pour la première fois du Biwa avec un orchestre occidental pour l’exécution de la pièce de Toru Takemitsu : November steps. Il fit découvrir au monde entier la beauté profonde du Biwa.

Junko Ueda

– (c) Junko Ueda

Junko Ueda, élève du maitre Kinshi Tsuruta ( style Tsuruta de Satsuma-Biwa-) et du maitre de chant Bouddhiste shomyo,  Kôshin Ebihara de l’école Tendai, est une spécialiste des oeuvres pour Biwa de Toru Takemitsu et tente de répandre l’esprit antique ainsi que du bouddhisme à l’émotion contemporaine.

La tradition épique du “Heike Monogatari”, reflète parfaitement , je crois l’esprit de notre monde moderne et ses événements tragiques d’une émotion humaine universelle et les idées bouddhiste de causalité et d’impermanence . Jez tente avec passion d’interpréter cette musique traditionnelle devant un auditoire contemporain en ramenant l’espace et le temps pour partager un sens de l’essence de l’humanité. Tenter ainsi de plonger les sonorités anciennes dans notre époque moderne

Pour continuer :

Notation pour le Biwa
Histoire du Biwa
site de Junko Ueda
BSX caravan ueda en duo
Introduction à la musique japonaise
Musiques traditionnelles du japon

Sur le Shomyo

Shomyo
L’enseignement du chant shomyo par Benoit Jacquot
Sound of Shomyo

Chigusa Soun (1873-1944)

S’il n’avait peint que cette encre, Chigusa Soun aurait pu s’assoir content, son coup de pinceau lui a gagné l’éternité. J’ai le même sentiment qu’avec les études à la gouache de Constable. Une peinture qui soudainement apporte tout. D’emblée la plénitude du paysage dans la brume ou sous la pluie, la densité et la légèreté de la lumière et les odeurs que l’eau ravive, la terre enfin vivante quand elle est mouillée que montent les nuées et que l’encre et le lavis du papier se mettent à parler de la peinture à venir sans rien tenter de décrire, la sureté seulement du pinceau et sans que rien ne l’ai laissé présager. L’artiste japonais occupé à dessiner des fleurs, à faire de son mieux en suivant les enseignements stricts et attaché à la tâche, ne l’a pas vu venir, comme d’autre avant lui, il s’est oublié et d’un seul coup à laissé entrer l’encre et le papier. Des siècles de travail et la fulgurance de la compréhension intime du monde. Un zeste de zen au moment où le travail s’interrompt.

Chigusa Soun

Chigusa Soun, encre et couleur sur soie

Il faut oublier cette impression de fulgurance géniale. Soun n’est pas n’importe qui. C’est élève de Takeushi Seiho, l’un des maître les plus importants du Nihon ga, littéralement peinture japonaise, cherchant à unifier dans cette fin de l’ère Meiji, l’essence de la peinture japonaise avec le développement de la modernité occidentale, recherchant la peinture japonaise par excellence.

Mais Chigusa Soun fut animé par une volonté radicale de changement dans la vision japonaise de la peinture, en cela il diffère de beaucoup. L’on est frappé en découvrant ces œuvres de la matière brute, où le monde est dépeint sans le moindre recours à une sorte d’esprit de sympathie, il n’y a pas de recul ou d’estrangéité entre le monde et moi, est il de même essence, dépouillé de l’esthétisme et comme regardant sans complaisance le  monde par des yeux qui ne transigent pas, marquent la perception dans la peinture ou l’encre. Sans raccourcis. C’est cela que nous apercevons dans ces peintures, peu de peintres au Japon ont pratiqué la peinture à l’huile de façon frontale, comme si cela était primordial de puiser dans la réalité sans fard les épuisements et les ressources d’un monde dans sa matérialité énergisante.

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C’est cela, sans doute, qui nous rend cette encre si proche, ce détail qui pourrait être l’œuvre elle même, synthèse de l’art de l’encre, sa finesse, brutalité et densité d’une matière à même d’écrire l’essence de notre présence au monde, qu’un jour de brume dans les montagnes, nous percevons dans cette vapeur de l’eau qui monte avec nos corps et la vision estompée du paysage tout autours, habité et essentiel que l’oeil peut enfin tout embrasser. De plein pied dans l’humidité chargée du papier.

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Chigusa Soun, dans sa quête de vérité et de renouvellement, fut aussi un progressiste attiré par le petit peuple et la promesse de d’une beauté cachée dans les recoins sans masque de l’humanité. Que se soit dans les traits fatigués d’une femme au travail, plus belle peut être que la beauté masquée, peinture de paysage sans verticalité ou un bosquet est choisi pour la beauté non particulière et comme anodine et qui pourtant résume sans bruit l’inénarrable que le monde a de vrai.
Chigusa Soun a choisi d’encrer son regard, déterminant une autre route peut être inhabituelle pour le Japon. sans chemin par le regard, l’encre ici parvient à la parfaite synthèse en restant muet sur les beautés idylliques et rejoignant les fastes de la calligraphie, l’on aperçoit les  vitalités du Sho.

Chigusa Soun au musée de Tokyo
Chigusa Soun

Sans rien dire

Peinture inconnu

Peinture inconnu

Ce pourrait être une peinture d’un peintre japonais, j’y vois la brume qui descend sur la  montagne ou qui fait le ciel , comme un voile, une poudre de pluie,

cette exposition à l’humidité et à la vue voilée me chavire, les trous du vide et la page, comme le temps fait que je ne saisirai jamais le monde dans mes bras , je ne pourrai que le respirer, et humer le voile,, aucune idée de dévoiler, Isis n’est pas d’ici, le voile n’est pas un linceul, il est un sourire timide, la modestie du monde et la mienne qui ne peut que m’habiller

la nudité n’est pas d’ici ,

se voit en marchant

et la mélancolie

Comme des rides la trame de la vue qu’ici on nomme texture parvient jusqu’à mes bronches, comme une ondée dans mes narines,

je perçois plus que je ne vois

 

Mais il faut bien que j’admette que cette peinture n’est pas japonaise, on voit des bouts d’écriture de langue française par en dessous, somme toute, la peinture dessus un papier manuscrit, il y a pour tant des bribes de ce qui pour moi est le Japon, dans cette écriture à la densité vague, poussée par un mystérieux peut être qui revenait du JAPON

Dupin , encre

Dupin , encre

envie de citer cet autre livre improbable

De nul lieu et du Japon, suivi de “Sans rien dire”

de Jacques Dupin

Qui comprend que ce bonheur repose sur la tranquillité de l’existence ?

Fukuda Kodojin fut d’abord un poète de haïku, classique d’abord il se rallia vite à  la manière moderne de Masaoka Shiki et vécu de ses haiku qu’il envoyait aux revues. Du poème à la peinture, sa vie semble le conduire à forger son propre style qui sera multiforme, à la fois classique et non conventionnel.

L’un des dernier peintre-poète ou peintre-lettré que connaisse le Japon, il conçoit le haiku et la peinture comme allant de pair, texte trouvant un écho dans l’image, ou le dessin, et la peinture prolongeant l’improlongeable, lui donnant corps, peut être, illustrant le lien fort  qu’entretient l’écriture et le dessin dans cette civilisation du pinceau. On retrouve dans ses peintures une modernité faite de liberté et d’appel à la sérénité, points, traits et aplats, le style semble se régénérer comme l’être se déploie, ce prunier en fleur est proche d’un pointillisme rythmique, presque musical à la façon d’un Michaux et procurant une joie contrastée. Est-ce l’univers du Haiku insufflé dans la peinture,  joie de vivre est liberté contagieuse à iriser la feuille, on y parle de vin, de poésie, utilisant parfois la couleur, procurant un liant apaisant.

Fukuda Kodojin

Fukuda Kodojin

Kodôjin, le “vieux Taoiste” perpétue la tradition de ces lettrés-sages orientaux qui appuyaient leur vies à l’étude des anciens et menaient une vie, de tranquillité et de modestie, créant avant tout pour eux-même et leurs amis.

Fukuda Kodojin, pin à Edo

Fukuda Kodojin, pin à Edo

Ce dessin à l’encre, semble inviter à s’éloigner du tapage et à une méditation aussi tranquille que joyeuse, contraste et douceur s’accommodant de la densité d’un mur de brique ou du feuillage, noir de l’encre vibrant d’un peu de couleur lumière d’un soleil qu’on imagine clair et vital.

 Qu’il soit né dans la région rurale de Wakayamade dans la petite ville de Shingu, explique peut être que ses peintures soient une ode à la beauté des paysages, de la nature et des campagnes, synonyme sans doute de la joie simple et tonique. Un idéal idyllique. De toutes les couleurs pures, brillantes et étalées comme une supplication attentive.

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  Il admirait Tomita Keisen qui comme lui aimait les compositions et le travail de l’encre non conventionnel. Et même quand le noir et l’encre s’étale, rompt la perspective et s’effondre en gouffre d’eau, s’éclipse en gouttes de vapeur rejoignant le poème en chute libre, comme le pinceau épais écrit et trace le temps de la chute tout ce bruit dégringole.

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quelques blogs :

http://sekisen-kyoto.com
manyoancollection.org

Sho Asakawa

Sho Asakawa, est une artiste japonaise adepte de l’encre que j’ai croisé sur le net par hasard. Le net favorise ces découvertes, de photos en liens, d’événements en définitions, la sérendipité est partout et nous ouvre les mondes. Curieux, qui désirons en savoir plus, découvrir et jeter une multitude de regards, apprendre, affiner, aiguiser, sautons comme à saute-mouton, découvrir ce monde rêvé qu’enfin je rêve. Car je l’avais cherché, et depuis longtemps.

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D’abord une image, une encre subtile et massive, secrète, abstraite, imprégnée de nature et dans ce geste cette texture qui sont la peinture, déroulent dans ce même instant une exactitude de la conscience. J’y entends la respiration, le souffle, l’air, l’attention portée à ce qui vibre, à ce qui tremble. L’encre et la fine musicalité des tons, naturelle incision, déclinaison, comme une pente de roc s’oriente vers l’océan et plonge, comme une épine de pin ou un arbre oscille dans le vent. C’est cette capacité à exprimer cela, à affirmer la présence par le souffle, sans métaphore, sans rugosité, par participation, perspiration qui a maintenu vivante ma fascination. La rencontre avec l’occident fut fructueuse, qui autorisa le hors piste, la prise de risque et de dévaler dans cet l’esprit asiatique qui cachait dans des marques le paysage, ce grand contentement. Ce ne sont plus des couleurs, des tons, l’espace mais respiration et tremblement.

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Mais qui est cette peintre ? Une page d’un site la présente ainsi :

Sho ASAKAWA, née au Japon, vit et travaille en France depuis 1987. L’artiste, le plus souvent, peint ou dessine dans la Nature non pas tant pour y trouver du paysage que pour entrer en communication avec Elle et ses vibrations, la lumière, le vent, l’espace infini… Pudiquement, l’artiste parle de “sensation sacrée” ou de “béatitude”… Probablement ce qu’elle n’ose dire c’est la “jouissance” de ce rapport intime, “rimbaldien” pourrait-on dire… Souvenons nous : “Picoté par les blés, fouler l’herbe menue, Par la Nature, – heureux comme avec une femme”.

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Je cherche au Japon à confirmer et approfondir cette intuition, cette sensibilité qui est multiforme, toujours ailleurs que recherché, ces montagnes embrumées sans maisons me font être en communion avec le pressentiment lointain, venant loin depuis l’enfance, venant d’une sensibilité à la grande nature, comme une langue en dehors de toute forme, respire,

Sens de l’abstraction, qui pousse loin cette reconnaissance. Il ne suffit pas de toucher, il faut ingérer.  Il semble que les artistes contemporains japonais manient l’encre pour en arriver là, cet éternel présent serein, hors de tout temps dans toute chose. L’encre, mon médium préféré, tellement lié à cette culture de l’écriture, l’encre-matière vit , l’encre-eau pulse, dévale les ciels et les montagnes. Les poèmes, les suggèrent. Voila ce que cette peinture vient confirmer, à la suite de traditions qui ancrent cet esprit, à la suite d’une passion contemporaine, on pousse le présent aussi loin que possible et bien sûr, poursuivant une pratique qui place l’artiste au cœur des éléments, eau et suie, poils de cheval, papier de riz , le sentiment accueille ceci et se met à dialoguer de plein pied avec la matière du monde.

Elle dit elle même , ce que j’avais tenté à plusieurs moments de ma vie de peintre,  aller s’immerger dans la nature, non pour en retirer des lignes d’un paysage, non pour en retirer l’essence , faut il viser si haut, mais jouir de la respiration et vibration qui constituent la nature, nous contient, dialogue qui peut s’ensuivre entre soi oublié et l’écorce, la mousse ou le vent. La matière parle, le souffle vit, le poils du pinceau frémit. L’encre s’épanche aussi rigoureuse qu’indéfinie. Elle parle de sublimation, de rapport sacré, l’artiste dans la plénitude, l’anecdote évacuée, toute à l’encre.

Je me souviens de ma fascination pour la série des fleurs de Zoran Music. Une fascination que je sentais très proche de la nature profonde des fleurs et du végétal et que je retrouve ici. Peut être pas dans ces grands aplats d’encre de matière mais dans ces dessins plus intimes où la plante est laissée à ces méandres et souffles épurés de la ligne, de la masse, du rhizome, de la boucle et du bouton. On écoute la fleur qui est musique, comme le dit donne à l’entendre Aya Nishina dans ses pièce de musique abstraites. Le papier prend toute sa matérialité et dit nous sommes dans la matière mais mieux nous sommes dans l’esprit, dans la musique, dans la poésie. Mais nous sommes dans la respiration et dans ce qu’ici nous nommons improprement la nature. Il doit y avoir un meilleur mot, la respiration. Le peintre, lui même matière, lui même respiration. Le végétal à peine esquissé on est plongé dans le mystère et son frémissement. La délectation

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Les poupées kokeshis

Dans la région du Tōhoku (東北地方, Tōhoku-chihō).dans le nord de Honshū, célèbre pour ses sources chaudes, les poupées kokeshis, mignonnes et épurées, étaient fabriquées par les artisans du bois depuis la fin de l’ère d’Edo, il y a environ 150 ans.

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Destinées aux enfants des paysans, simples et rustiques mais élégantes et fines comme sait en créer l’esprit japonais, les poupées étaient peintes et décorées de fleurs et recouvertes de laques. Ouvragées en bois sec de cerisier, poirier, cornus ou érable, le bois devait vieillir de un à cinq an avant de pouvoir être travaillé. Il existe plus d’une centaine de types de ces poupées. (Les poupées au Japon sont nombreuses  et il en existe de bien d’autre sortes )

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Sorte de petits fétiches, corps surmonté d’une tête, elles ont l’aspect d’un petit homme ou femme japonaise, elles ne sont pas abstraites mis renvoient à un personnage. Le tout habilement décoré témoignant d’un sens émouvant du dessin . On croirait voir quelque petit personnages de bande dessinées. Les poupées ne sont pas que des jouets pour les enfants elles témoignent en fait de l’amour des parents pour leurs enfants, elles sont une fascination de l’enfance, hommage à la naïveté qui nous les rends si proches.

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Réalisés avec tendresse et affection, elles nous sont si proche et émouvantes, est-ce parce qu’elles ont une âme ? ou qu’elles sont des sortes d’offrande pour que les enfants demeurent en bonne santé, d’où cet aspect de fétiche ou de porte bonheur et ont gardés cette signification quand on les offre aujourd’hui pour déclarer son amitié ou son amour à la personne qui la reçoit. Symbole positif s’il en est et emblématique de la valeur de l’enfant dans la famille japonaise pour qui tout est donné pour en faire un bel adulte. (L’éducation est un véritable sacerdoce pour la femme japonaise qui y met une énergie incroyable.

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L’origine lointaine et rituelle de la poupée kokeshi ainsi que son importance au Japon vient peut être de son origine sacrificielle telle que le rapporte l’écrivain Yoko Tawada dans “Narrateur sans âmes, – Là où commence l’Europe” :

« Il y a bien longtemps, lorsque les gens de son village vivaient encore dans une très grande misère, il pouvait arriver que les femmes tuent leurs propres enfants, juste après la naissance, pour ne pas les condamner à mourir de faim. Pour chaque enfant ainsi tué, on fabriquait une kokeshi, ce qui veut dire ‘faire disparaître l’enfant’, afin que les gens n’oublient jamais que c’est grâce au sacrifice de ces enfants qu’ils avaient survécu. »

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Mais si la vie conserve son coté dur et implacable, lutte sans merci pour la survie, la magie et l’émerveillement aussi demeure. Les poupées kokeshis ont leur survivance dans les “Kimmidolls” qui revisitent la tradition en proposant un design épuré basé sur des éléments graphiques forts mais raffinés, chaque figurine incarnant un grand principe de vie (sagesse, amitié, générosité …)

Plus récemment, le célèbre développeur de jeux vidéo, Shigeru Miyamoto a expliqué que les kokeshi lui ont inspiré la création des Mii, les personnages de la console de jeu Wii qui eux aussi ont aspect merveilleux et rituel.

Yoko Tawada, Narrateur sans âmes, – Là où commence l’Europe” J F Sabouret : Japon , la fabrique des futurs CNRS Blog : “les poupées Kokeshis” et Kokeshis Kimmidolls Les personnages Mii de Shigeru Miyamoto

BASHO

musée_benin 007Le livre sur la table est relié à la japonaise, une cordelette forme la main qui maintient ensemble les pages et la couverture, une impression de papier végétal, sur la couverture comme un vieux bois gravé un portrait de Bashô ; les lignes et les pleins laisse au vide ce que sera la lecture : entre ses lèvres esquissées le livre va se dérouler, se dire.

j’aime les livres de cette facture, ils nous ramène à l’auteur, à la vie de celui ci quand ce qu’il écrivit put prendre place, le long des chemins ou dans un espace semblable au mien, là le fil se perd.

le cadre est posé, le livre est ouvert

faut il en conclure que le livre soit un cadre? je laisse la question en suspend car tout dans le livre est suspendu,  je l’ouvre

“à Kyoto rêvant de Kyoto” toute l’ambiguïté d’un réel se recherchant  ou disant son réel est déjà dans le titre, invitation au voyage dans l’immobilité ou est-ce plus compliqué ? qu’est Être et qu’est ce que rêver ?

il faut ouvrir le livre.

Bashô, pour moi depuis longtemps est le plus lumineux et le plus irrespectueux des poètes, il écrit des haïkai , il semble penser que la vie n’est pas respectueuse et comme moi, il pense que le singe y parvient le mieux. En quelques syllabes concilier l’inconciliable.

Dans le Japon entre dix-septième et dix-huitième siècle un jeune homme nait à la société et à la poésie de son temps  : celle du haiku ; l’art en dix-sept syllabes. Dès son plus jeune age, Bashô se prend de passion pour ces formes poétiques , la poésie, lui fera tourner le dos au confucianisme et rencontrer la pensée taoïste, son existence prise entre zen, ermitage et voyage.

Basho

Le voyage ou plutôt l’errance lui fera quitter toutes certitudes communes et entrevoir la magie d’un réel qui se profile, à l’orée du présent, voire de l’instant. Convaincu de l’importance de l’ordinaire et du quotidien, source du poétique, Bashô va se chercher dans le voyage, départ à la rencontre du monde semant sa poésie.

L’ermitage et le voyage, pourquoi ? Il semble osciller entre besoin de solitude, proximité avec la nature, et appel quasiment insensé de partir ; ce besoin impérieux, j’ai envie de le penser comme le bord du monde, comme la rencontre qui ne peut naître que de l’errance, de l’imprévu, de ce moment où les habitudes de vivre, même chichement, n’ont plus court et où il est possible de voir ce qui s’agite et que l’on voit pour la première fois, l’ayant toujours vu  dans une fulgurance souvent contradictoire ou semblant telle, regard, ouïe, pont vers le satori, (l’éveil transcendant à la réalité évidente et immédiate) l’illumination qui prend souvent le visage d’un instant du réel qui pourrait sembler absurde mais révèle la complexité de la réalité du monde. Si simple.

Le pont suspendu
enroulés à nos vies
les lierres grimpants

La vie en est emplie, chaque instant en recèle, cela n’est pas un état d’esprit, ou si oui qui surprend le réel au pied du lit, s’étoffe de la capacité à se saisir d’étonnement  et d’en être simplifié.

Le haïku dans sa forme d’immédiateté et simultanée le dit bien, de façon souvent cocasse et qui rappelle l’énigme, soudainement tout y est, une impression fugace du monde en action – l’interpénétration de l’éternel et de l’éphémère.

La multiplicité apparente des choses, l’action, est exprimée de façon simultanée et révèle l’énigme, carrée dans le réel et illuminée dans le rêve, c’est du rêve que peut naître cette impression de décalage – comme il le confesse lui même à un moine : “nous sommes tous deux dans le rêve”

On est frappé de voir ces simple mots fortement encrés dans les plantes et les fleurs, les bambous, les bananier (Bashô en japonais) les chevaux et les oiseaux, en un mot tout ce qui vit et que nous côtoyons tous les jours, avoir une si grande charge poétique et pourtant rester si humble, presque dégagé de toute poétique, comme une peinture chinoise, esquissée d’un simple trait, acquérir un sens si fort quoique mystérieux (la poésie) et en être tout simplement dégagé, c’est là que le dépouillement et l’absolu de la simplicité parviennent à dire et soulever le voile que traités de philosophie et romans en quinze tome ne parviendrait à peine à évoquer.

Les graves thèmes ne rendent pas le haiku plus fort, ils renforce la charge mais c’est que le réel se fait plus pressant, le regard sur soi plus aigu et n’empêchent que la plongée d’une grenouille dans l’eau est capable de révéler l’existence au poète dans son essence:

Le vieil étang
d’une grenouille qui plonge
le bruit dans l’eau

se plonger dans ces pictogrammes élargis que sont ces instantanés de vie, ces énigmes visuelles saisies au vol et parfaitement mis en idéogrammes, écrits, à la façon d’un gros plan cinématographique ou suivre Bashô en panoramique dans ses voyages, rencontrer avec lui et l’écouter se questionner le long des routes du vieux Japon ; deux itinéraires qui se rejoignent – qui sont le même visage d’un homme voué à la poésie, la simplicité et la vérité.

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